
Elle marche, seule. La rue est sombre. Il n'y a absolument rien aux alentours, seul le souffle du vent lui caresse doucement les oreilles. Un réverbère clignote une, deux, trois fois, puis s‘éteint définitivement. Elle continue de marcher, sans se retourner, malgré le vent qui lui glace les entrailles. Elle ne sait même pas où elle va, qu'importe ! Elle marche quand même. Il n'y a pas de voitures, juste le bruit très lointain de sirènes de police, à plusieurs kilomètres d'ici. Elle enfonce un peu plus son visage dans le creux chaleureux de son écharpe et ajuste son bonnet sur sa tête pour tenter vainement de se réchauffer. La brise commence une douce musique, imaginaire, qui donne presque l'impression de venir du fond des âges. Mais elle ne l'écoute pas. La seule mélodie qui arrive à ses oreilles, c'est celle que font ses nœuds de mélancolie à l'intérieur de son estomac. Son cœur est incroyablement lourd ce soir, elle ne ressent que le besoin de marcher, et de rêver d'autre chose, d'un autre monde où elle aurait réellement sa place.
Il ressemble à tout et à rien à la fois, c'est un chaos grandiose, superbe, qui n'a ni forme définie ni couleur existante, mais qui lui permet de résister. Elle sent chacun de ses membres s'engourdir un à un ; les jambes d'abord, fatiguées de tant de marche, ses doigts, puis ses mains et ses bras. Sa seule envie est de vomir, de se vider de tout le mal qui l'étouffe. Qu'importe ! Elle ne veut que continuer d'imaginer ce monde merveilleux, le sien, l'objet des envies de son inconscient.
Une impression légère de flotter s'empare d'elle, son univers prend forme, petit à petit, sans n'être encore quelque chose de qualifiable. Oui mais pour elle, il est reel, et il ressemble à ce qu'elle a toujours recherché. Elle n'a plus aucun pouvoir sur ses jambes, elles vont où bon leur semble. Ses yeux sont vides, elle ne voit plus le décor qui l'entoure, elle a oublié de le regarder. Une pluie fine mais abondante tombe doucement. Au bout de quelques minutes, ses vêtements se trempent, ses cheveux ondulent sous l'effet de l'humidité, et une petite goutte d'eau fragile vient se poser sur le bout de son nez. Elle balance doucement, s'alourdit suite à quelques fusions avec ses congénères, puis tombe finalement sur la laine de son écharpe ou elle éclate en milles morceaux. Un frisson la secoue violemment, parcourre son dos et meurt dans la chute de ses reins. Sa trop bruyante solitude lui tord l'âme.
Mais un cri, strident et grave à la fois, qui soufflait à ses oreilles comme s'il venait d'un autre espace temps la tira de toute pensée, qu'elle soit logique ou pas. L'appel venait d'une petite ruelle adjacente, signalée par un panneau à l'anglaise. Il indiquait notamment un musée militaire, mais en y regardant d'un peu plus près malgré l'obscurité de la nuit, elle fut forcée de constater qu'il n'y avait que quelques cartons entassés et trempés. Mais un nouveau déchirement, plus pénétrant encore que le premier, vint faire vibrer les tympans de Jessica. Il y avait bien quelqu'un ici, ou plutôt ... quelque chose d'impossible à identifier ...
Tant pis, la curiosité était trop forte, et peut-être que finalement, toutes ces impressions n'étaient que le fruit de son évasion imaginaire. Elle s'engouffra prudemment dans cette ruelle, énormément assombrie par les hauts immeubles qui la formaient. Un cul-de-sac. Il n'y avait pas d'issu. Mais maintenant qu'elle y avait pénétré, autant vérifier que personne n'avait besoin d'aide.
Elle avança un premier pied, puis le second, puis encore et encore, jusqu'à marcher à un rythme très lent et alarmé. Le fond fut vite atteint, et force fut de constater qu'elle était vide, et que finalement, cette voix venait de son imagination. Mais une nouvelle plainte, plus proche et plus humaine cette fois, grinça à ses oreilles. Elle s'approcha d'un carton, endroit supposé d'où elle venait, et eu la surprise d'y faire une rencontre plus qu'inattendue ... Un bébé, de quelques mois à peine, pleurait toutes les pauvres larmes de son corps frêle. Elle retira immédiatement son écharpe pour entourer le nourrisson avec . Il lui souriait, tendrement, comme s'il venait de retrouver sa mère tant désirée après de très longues heures d'attente. Elle le berça doucement pour le rassurer et vérifia tout autour d'elle s'il y avait quelqu'un d'autre. Cette ruelle était définitivement déserte, et le musée indiqué était totalement absent. Un trop vieux panneau sans doutes... La pluie s'intensifia brutalement, et l'enfant se remit à pleurer bruyamment. Elle resserra l'étreinte en le couvrant bien de son écharpe, et courut jusque dans la rue principale qu'elle avait quitté suite aux cris. Par on ne sait quel miracle, un taxi était là, à attendre, alors que cette rue était inhabitée quelques minutes auparavant. Elle s'y engouffra avec le bébé et indiqua l'adresse au chauffeur. La route se fit en silence, l'enfant ne pleurait plus et jouait innocemment avec une mèche de cheveux trempée de Jessica. Le chauffeur était calme, sa barbe grisonnante lui tombait en dessous des épaules. Une vingtaine de minutes plus tard, il se gare devant l'appartement de la jeune femme. Elle le régla et entra immédiatement chez elle. Le nourrisson s'était endormi. Elle l'allongea dans son propre lit, puis s'étendit à ses côtés, où elle s'endormit elle aussi très rapidement ...
Le matin :
En tâtant le lit, Jessica fut forcée de constater que l'enfant n'y était plus. Elle voulut se lever pour voir s'il n'était pas tombé, mais un énorme ventre la gênait. Son nombril était ressorti, comme si elle était enceinte depuis déjà plusieurs mois. Un coup rude dans le flanc droit, puis l'empreinte d'un pied sous sa peau confirma son hypothèse. Enceinte ? ! Impossible. Elle se leva difficilement et commença à tourner et retourner sa chambre. Aucune trace de l'enfant présent il y a quelques secondes auparavant. Toute cette histoire ne pouvait être qu'un cauchemar, un horrible cauchemar qu'elle oublierait dès son réveil ... Elle s'habilla rapidement, ferma son appartement à clés et se rendit immédiatement dans la rue principale où elle était la veille. Cette fois-ci, elle était bondée. Pas étonnant pour un samedi matin. Elle marcha, son seul dessein était de retrouver cette ruelle. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle était sûre d'y trouver une réponse. Au bout de longues minutes d'errance, elle le vit, ce fameux panneau inaugurant cette ruelle. Elle hésita un instant, puis se décida finalement. Comme la veille, elle avança un premier pied, puis l'autre, et encore et encore, mais cette ruelle était bien plus grande que ce qu'elle avait vu la première fois. Une foule dense était amassée. Elle avança encore, et arriva devant un immense manoir, précédé d'un panneau : " Musée Militaire " ...
- FIN -
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