Prononciation des prénoms :
Jonas : Yonas
Pieter : Peter en anglais, me faites pas cette horrible prononciation à la française T_T
*
***
Le simple fait de voir ses doigts courir sur les cordes de sa guitare le faisait frémir. Lors des concerts, Stefan se surprenait à l'observer plusieurs minutes, les pensées perdues dans les gestes qu'effectuaient Jonas pour créer des accords les plus doux. Il se prenait à imaginer ces mains, rendues souples et rugueuses sous la pression des cordes, se balader sur chaque parcelle de sa peau. Chaque note produite par son instrument l'envoutait, il se sentait envahi par la musique que jouait l'homme qu'il aimait. Lorsqu'il ne jouait pas, il avait la manie de mordiller son médiator, ce qui donnait à sa bouche un côté terriblement sensuel. A chaque fois, Stefan se devait de fermer les yeux ou de les détourner. La simple observation d'une relation impossible lui donnait le tournis. Car en plus d'être l'homme de ses plus grands fantasmes, son plaisir journalier, qui plus est extrêmement attirant, Jonas était également le petit frère de son meilleur ami. Il n'avait pu cacher son étonnement lorsque ce dernier, Pieter, était venu lui parler d'un sujet étrange après une conférence de presse.
- Stefan ?
L'intéressé ne se retourna pas tout de suite, rangeant soigneusement une de ses plus belles cornemuses dans son étui. Une cornemuse typiquement française, qu'il trouvait pourtant bien plus chargée que les écossaises ou les belges.
- Stefan, répéta Pieter qui s'impatientait derrière lui.
Stefan se retourna en un mouvement lourd et posa le regard sur son meilleur ami.
- Oui ?
- Je voudrais te parler de Jonas.
Son sang ne fit qu'un tour. Aurait-il été possible que Pieter ait découvert sa passion cachée pour son petit frère ? Non, impossible. Il avait toujours été discret, n'en parlait jamais, évitait même d'être trop souvent en contact avec Jonas. Ce devait être autre chose.
- Je t'écoute.
- Tu sais que cela fait plusieurs mois qu'il est seul, commença Pieter en avançant vers lui pour se mettre à sa hauteur.
Stefan le savait très bien. Il se souvenait, non sans une pointe de honte, de la joie qu'il avait eu des difficultés à dissimuler lorsqu'il avait appris que la petite amie de Jonas était partie en claquant violemment la porte. Il s'en était voulu de ressentir cette joie, mais il avait fini par l'accepter, tout comme il l'avait fait pour son homosexualité de nombreuses années auparavant.
- Et alors ? s'enquit-il, se demandant où son meilleur ami voulait en venir.
- Aide-moi à lui trouver une fille. Je n'en peux plus de le voir tourner en rond dans l'appartement, les yeux dans le vague. En plus, il ne parle presque plus. Il passe son temps à jouer de sa guitare, et il m'engueule quand je sors mon saxo.
Stefan baissa les yeux. Il se demandait ce qu'il pouvait répondre à cela. Tout lui avouer lui semblait simplement hors de question. Il continuerait à refouler ses pulsions, dans l'espoir qu'un jour elles s'estomperaient. Même s'il en doutait fortement.
- Tu es avec moi ?
- Hein ? fit Stefan en relevant la tête. Oui je... Je réfléchis. Ecoute, dans mon entourage je n'ai pas vraiment de copine à lui présenter. Il... il devrait sortir, en boite ou ailleurs. Ou alors demande à Sophie. C'est quand même elle la mieux placée pour t'aider.
- Je lui ai déjà demandé, mais chaque fois que j'aborde le sujet elle...
- Te saute dessus, comme lorsque tu abordes n'importe quel sujet, trancha Stefan sans réussir à effacer son habituel ton amer chaque fois qu'on parlait de Sophie.
- Arrête d'être comme ça avec elle... Elle fait quand même partie du groupe, et puis moi je l'aime tu sais...
- Je sais.
- Bon, alors pour Jonas ?
- Je vais y réfléchir, conclut Stefan en se tournant à nouveau vers sa cornemuse.
Il entendit son meilleur ami s'éloigner, et repensa à ce qu'il avait dit. Il était sûr que Pieter n'accepterait pas que son petit frère ait une relation homosexuelle. Et encore moins avec lui. Comme à chaque fois qu'il y pensait, il sentait son estomac se nouer, lui procurant presque des haut-le-cœur. Et comme à chaque fois qu'il y pensait, il ressentit le besoin d'aller se promener en ville, histoire d'oublier au moins quelques minutes la situation complexe dans laquelle il se trouvait. De plus, comme ils changeaient de ville presque toutes les semaines avec son groupe, en général pour des animations scolaires, il en découvrait régulièrement une nouvelle. Samedi dernier, c'était Bruxelles. Aujourd'hui, ce serait Liège. Stefan jeta sa veste sur ses épaules et sortit sous une légère brume typique du nord qu'il avait fini par apprécier, en tant qu'habitant du Plat Pays. Il inspira profondément, humant l'air frais de janvier qui s'infiltrait dans ses poumons. Assez rapidement, et sans vraiment s'en rendre compte, il se retrouva dans le quartier du carré, place mémorable de la ville. Elle comportait de nombreux cafés plus ou moins connus, et Stefan ne put s'empêcher de s'arrêter dans trois de ces cafés pour se servir des alcools de plus en plus forts. Il sortait ensuite du lieu et reprenait sa marche dans les rues, qui tanguaient un peu trop à son gout. Ce rituel, il y était habitué. Et il se sentait se dénigrer sous les verres trop nombreux qu'il prenait, mais au moins il oubliait. Il rentrait ensuite miraculeusement dans l'hôtel où son groupe de folk et lui résidaient, s'affalait sur son lit sans se changer et se réveillait le lendemain avec la sensation que son cerveau avait pris la consistance et le poids du béton. Il avait la matinée pour se remettre, et l'après-midi, il se retrouvait sur scène avec Jonas, Pieter et Sophie à jouer pour des gamins qui étaient là par obligation, baillant devant une musique qu'ils jugeaient ringarde. Le folk n'intéressait plus personne. Et même si parfois, Stefan arrivait à faire rire ces adolescents blasés par un humour approprié dans son discours de show-man, il sentait bien la hâte qu'ils finissent flottant dans l'atmosphère de la salle. Parmi ces concerts dans les écoles, l'un deux avait été mémorable. Le jour où ils avaient joué à Basse-Wavre, à la fin du concert, deux jeunes-filles étaient venues à sa rencontre. Malgré son léger accent, l'une d'elle s'adressa à lui en néerlandais.
- Pourquoi vous ne vous lancez pas ?
- Pardon ? s'était-il étonné en les dévisageant toutes les deux.
- Avec le petit guitariste. Ca crève les yeux qu'il vous plaît. N'attendez plus, d'accord ?
Sous son regard horrifié, elles s'étaient éloignées avec un air satisfait. Stefan s'était alors assis sur le rebord de la scène, un sentiment de fatalité installé dans son ventre. Si deux adolescentes qui ne le connaissaient pas l'avaient remarqué, Pieter ne tarderait pas à le faire lui aussi. Pourtant non. Il était resté dans l'ignorance. Et c'était très bien comme ça.
Cette après-midi là, il ressentit à nouveau les frissons lui parcourir la colonne vertébrale en voyant Jonas ajuster sa guitare sur ses genoux d'une main experte. Il déposa sur les cordes quelques accords faibles pour vérifier qu'elles étaient bien accordées, puis releva les yeux vers Stefan. Leurs regards se croisèrent, et Stefan sentit comme un coup d'électricité dans son bas ventre. Il détourna la tête et balaya la salle sans la voir d'un air absent. Elle commençait déjà à se remplir d'élèves bruyants, tous concentrés dans leurs conversations. Certains étaient même encore en récréation, et se poussaient mutuellement sans ménagement en échappant de gigantesques éclats de rire. Lorsqu'ils se furent tous assis, Stefan saisit le micro.
- Aujourd'hui, je vais devoir parler en français, dit-il avec un accent très prononcé. Pardonnez mes fautes très nombreuses, vous pourrez vous moquer si vous voulez.
Un léger élan de rires parcourut la salle et le silence revint. Il entama son discours sur leurs origines et celle de leur musique. Leur prestation dura une heure, comme d'habitude, et ils furent tous les quatre ravis de voir que les élèves avaient apprécié.
- Ils étaient très à l'écoute aujourd'hui, commenta Sophie en remontant son accordéon sur ses épaules.
- Mais comme d'habitude, ils ont préféré mon solo de saxophone, ironisa Pieter en la prenant par la taille.
Ils s'éloignèrent vers le car pour ranger leurs instruments. Stefan restait toujours le dernier, pour ranger les cartes qui lui servaient à faire son petit exposé, et ses nombreuses cornemuses. Il rajustait le porte-vent de l'une d'elles, lorsqu'il entendit un bruit derrière lui.
- J'aime bien te voir avec tes cornemuses. On dirait que tu serres quelqu'un dans tes bras.
Stefan se retourna brusquement, son cœur battant à tout rompre contre ses côtes. Jonas s'approchait de lui, un léger sourire accroché aux lèvres.
- C'est une passion, tu sais ce que c'est, répondit Stefan, incapable de répondre autrement que par un murmure rauque.
- Oui.
Jonas se posta en face de lui et perdit son regard dans le sien. Pourquoi fallait-il qu'il l'observe comme ça, son jeune visage tourné vers lui, en une expression qui mêlait curiosité et provocation... Stefan sentait ses jambes trembler, et le souffle chaud que lui déposait Jonas dans le cou le faisait transpirer.
- Stefan je...
Jonas déglutit avec difficulté. D'une main extrêmement timide, il déposa une caresse sur le torse de Stefan. Le cœur de celui-ci s'emballa et sa respiration s'accéléra. Il ne pensait plus à rien, il croyait rêver. Et sans avoir pu réfléchir à ce qu'il faisait, sans même se rendre compte de son audace, il saisit brusquement la nuque de Jonas et plaqua sa bouche contre la sienne. Il le poussa dans l'ombre, au cas où un professeur ou un élève arriverait. Il sentait les obstacles sur leur passage, se cogna une bonne dizaine de fois à un quelconque objet, mais ne lâcha pas la bouche de son amant. Il le sentait hésitant, presque effrayé sous les caresses insistantes de Stefan. Ces lèvres, cette langue, ce corps qu'il avait si longtemps désirés se trouvaient enfin à sa portée. A contrecœur, il se détacha de Jonas, pensant qu'il n'avait sans doute pas l'habitude. Leurs torses collés l'un à l'autre se soulevaient en rythme sous leur respiration saccadée. Ils se détaillèrent très longuement. Stefan garda les mains plaquées sur la nuque de Jonas, le dévorant des yeux.
- Cela fait combien de temps que tu m'aimes ? questionna Jonas d'une voix adorablement timide.
- Depuis toujours.
- Pourquoi avoir attendu si longtemps ?
- Je connais les réactions de Pieter. Et puis, je pensais que tu n'aimais que les femmes.
- Jusqu'à aujourd'hui, je le pensais aussi. Et puis pour Pieter...
- Il vaut mieux ne pas lui dire, trancha immédiatement Stefan en tentant de s'emparer à nouveau de ses lèvres.
Jonas baissa tristement les yeux.
- Sans doute...
Chaque jour, ils se retrouvaient dans un endroit tranquille pour être sur de ne pas être surpris. Stefan était devenu complètement dépendant de la petite langue maladroite de Jonas et de son corps qu'il adorait serrer contre le sien. Pourtant, ils n'étaient encore jamais allés au-delà des baisers. Tout cela était nouveau pour Jonas, et il en était quelque peu effrayé, ce que Stefan comprenait parfaitement. Il lui promit donc d'attendre, qu'il serait patient.
Puis, le jour arriva lorsque, extrêmement rouge, Jonas lui murmura faiblement :
- J'ai envie de toi...
Stefan ne dit rien. Il reprit un baiser très doux, pour être sur de ne brûler aucune étape. Il lui caressa les cheveux après s'être à nouveau détaché de lui.
- C'est ta première fois avec un homme ?
- C'est quelque chose de totalement nouveau, je découvre.
- Je vais te montrer que c'est bien plus beau qu'avec une femme.
Jonas sourit, puis reprit possession de ses lèvres. Stefan le bascula sur le lit, sans rien brusquer. Il essaya d'abord de le laisser faire, mais voyant que Jonas restait très hésitant, il s'attela à les déshabiller. Pendant une seconde, Stefan croisa le regard de son amant. Il avait les pupilles dilatées par l'excitation, mais on décelait parfaitement son sentiment de stress intense. Tout son corps tremblait comme si la température avait brusquement chuté en dessous de zéro.
- Détends-toi, trésor. Tout va bien se passer.
Jonas hocha la tête puis lui envoya un sourire entendu. Il le laissa faire, tendu au début, puis il s'abandonna aux caresses enivrantes de son amant. Ils passèrent la nuit à se faire l'amour, s'offrant l'un à l'autre en une passion grandissante. Jonas se perdit de plaisir à toutes ces sensations nouvelles et plus qu'agréables, et ils sentirent la fatigue poindre beaucoup trop tôt à leur goût, alors que le soleil se levait.
Leur liaison dura plusieurs semaines. Ils se retrouvaient presque tous les soirs, parfois même pendant la journée. Pour l'un, le sexe avec l'autre était devenu comme une sorte de drogue. Ils étaient devenus totalement dépendants l'un de l'autre, à la limite de l'auto-trahison. Durant les concerts, ils s'envoyaient des sourires ambigus, des clins d'œil ou des regards lourds de sous-entendus. Lorsque Pieter et Sophie avaient le dos tourné, ils perdaient un baiser dans le cou de l'autre, ou ils s'autorisaient une rapide caresse sur sa main.
Un jour où Stefan rangeait ses cornemuses, comme à chaque fin de concert, il sentit les bras de Jonas se glisser autour de sa taille et sa joue se poser entre ses omoplates.
- Je t'aime mon cœur... souffla-t-il en un murmure presque inaudible.
Stefan se raidit, puis se retourna pour faire face au jeune homme. Il l'observait de ses beaux et grands yeux bruns, l'air légèrement gêné. Stefan trouvait cette attitude adorable, et sa joie se trouva à son comble lorsqu'il assimila correctement l'information. Son amour était réciproque. C'était un fait qu'il avait toujours jugé irréalisable. Il caressa la joue de Jonas, incapable d'empêcher ce sourire radieux de s'étaler sur son visage. Il le poussa vers une table derrière eux, et lorsque le dos de Jonas la heurta, celui-ci y prit appui avec ses mains. Stefan glissa ses mains sur ses hanches et entama un baiser très doux, empli de tendresse. Jonas crispa les mains sur le rebord de la table et ferma étroitement les yeux. Leurs langues se rencontraient très lentement, en une caresse buccale utopique. Tous deux sentaient une douce chaleur les envahir, pour rien au monde ils n'auraient interrompu ce moment de torpeur. La main de Stefan s'aventura sous la chemise de son amant, et il se mit à lui caresser le dos du bout des doigts. Il sentait le jeune homme frémir comme un fou contre son torse. Soudain, un bruit attira leur attention. Ils se séparèrent brutalement l'un de l'autre, Jonas remettant sa chemise en place. Il avait adopté une expression horrifiée. Lorsque Stefan se retourna, il crut que tout autour de lui s'écroulait. Il avait la sensation d'avoir avalé un seau de glaçons, lorsqu'il regarda sans vraiment y croire l'expression courroucée de Pieter. Son meilleur ami se tenait dans l'embrasure de la porte, la bouche légèrement entrouverte, les sourcils froncés. Jonas réagit aussitôt. Il s'avança vers son frère ainé, balbutiant une quelque excuse incompréhensible.
- Pieter... attends... Je peux tout... je peux... ce n'est pas lui, je...
- Ta gueule, Jonas. Surtout tais-toi, cracha Pieter sans détacher son regard de Stefan.
Jonas s'exécuta, trouvant soudain un intérêt particulier pour le plancher poli de la scène. Stefan et Pieter s'observèrent un très long moment, les yeux dans les yeux. Lorsque la pression fut trop lourde, Stefan se vit obligé de baisser le regard.
- Stefan, tu viens avec moi, ordonna Pieter en prenant la direction de la sortie.
L'intéressé suivit Pieter, jusqu'à ce qu'ils se trouvent à l'écart dans une pièce inconnue, néanmoins déserte. Il mit un certain temps avant de prendre la parole.
- Lorsque je te parlais de trouver quelqu'un pour mon petit frère, j'avais dans l'idée que ce serait une femme, lança-t-il d'un ton sec.
- Ca te dérange qu'il aime les hommes ? Je ne savais pas que tu avais un problème contre ça, étant donné que tu connais mes attirances sexuelles depuis toujours, rétorqua Stefan, d'un ton un peu plus cassant qu'il n'aurait voulu.
- Toi, d'accord. Mais lui, c'est mon petit frère.
- Je ne perçois pas la nuance.
Pieter abordait une expression acerbe, ses yeux lançant des éclairs à ceux de Stefan.
- Je t'interdis de lui instaurer une mauvaise vision de moi. Je ne suis pas quelqu'un qui manque de tolérance et tu le sais très bien, dit-il en ayant du mal à contenir son énervement.
- Qu'est-ce qui te gêne alors ?
- Je ne sais pas ! Peut-être le simple fait que tu sois mon meilleur ami ou qu'il soit mon frère. Que je sois resté dans l'ignorance. J'imagine que ça fait très longtemps que vous vous foutez de moi.
- Nous ne...
- Ou alors le fait que tu aies sept ans de plus que lui, et que je pensais que tout comme moi, tu le considérais comme un frère. Le fait que tu saches très bien qu'il est quelqu'un d'influençable, tout comme il est très sensible. Une simple histoire sentimentale peut le détruire.
- Oui, je sais.
Pieter se retourna vers la fenêtre. Voyant qu'il avait terminé de parler, Stefan prit à son tour la parole.
- Laisse-nous nous aimer.
Pieter se retourna vivement, le regard flamboyant. Visiblement, il se retenait de hurler.
- Non, fit-il avec fougue. J'aime mon frère.
- Moi aussi.
Ils s'étaient rapprochés l'un de l'autre, une expression de défi collée au visage.
- C'est pour ça que je cherche ce qu'il y a de mieux pour lui.
- Tu penses que je ne suis qu'un vieux salaud qui va s'amuser à jouer avec ses sentiments ?
- Parfois, oui, c'est ce que je pense.
Une énorme boule s'était installée dans la gorge de Stefan. Il n'arrivait pas à croire que toutes ces paroles sortaient de la bouche de celui qu'il avait si longtemps vu comme son meilleur ami.
- Il est majeur, il fait ce qu'il veut, grogna Stefan qui avait du mal, lui aussi, à ne pas crier.
- Et toi, tu me dégoûtes.
- L'ignoble ordure, l'ombre au tableau, la méchante sorcière, la pomme empoisonnée, la salope de belle-mère, l'adversaire à abattre... ici, c'est toi. Pauvre abruti.
Sans qu'il n'ait eu le temps d'esquiver, le poing de Pieter vint douloureusement s'abattre sur la mâchoire de Stefan. Sous le choc, il perdit l'équilibre et alla heurter le mur derrière lui. Il posa la paume sur la surface lisse de la paroi murale et releva la tête. Ses yeux reflétaient la hargne, et même l'expression abasourdie de Pieter qui se demandait ce qu'il venait de faire n'eut aucun effet apaisant sur lui. Il se redressa et quitta la pièce en claquant la porte.
Il passa en coup de vent dans l'immense salle de l'école qui servait de salle de spectacle. Jonas était toujours sur scène, assis sur le rebord de celle-ci. Il jouait nerveusement avec un plectrum entre ses doigts, le regard perdu dans le vague. Lorsqu'il entendit la porte se refermer, il releva les yeux vers Stefan. Celui-ci ne prit même pas la peine de le regarder, traversant la pièce d'un pas rageur en se massant la joue. Il l'interpela, mais Stefan ne se retourna pas.
Les jours qui suivirent, lorsque Jonas s'approchait de Stefan pour tenter d'entamer un baiser ou de simplement le prendre dans ses bras, Stefan l'esquivait. Il détournait tristement le regard, la mâchoire serrée à s'en donner mal aux gencives. Jonas le regardait alors, interdit, dans une totale incompréhension. Il essaya plusieurs fois de lui en parler, tout comme il le faisait avec son frère. Mais les deux hommes se fermaient lorsqu'il lançait le sujet, et il ne réussit pas à soutirer ne fut-ce qu'une petite explication sur ce qu'ils s'étaient dit. Le fait de ne plus jamais être en contact l'un avec l'autre rendaient Jonas et Stefan malades. Cette abstinence les faisait journellement souffrir. Pourtant, Stefan se demandait vraiment pourquoi il se privait. Depuis qu'il connaissait Pieter, il ne s'était jamais soumis à un de ses caprices et n'avait pas tenu compte de ses préférences lorsqu'il effectuait ses propres choix. La situation dans laquelle il se trouvait à présent était en totale contradiction avec ce principe. Il ne cessait de se répéter que s'il ne voyait plus Jonas, c'était par respect pour son meilleur ami. Mais il ne pouvait jamais empêcher la petite voix dans sa tête lui souffler qu'en agissant ainsi, c'était à Jonas et à lui-même qu'il manquait de respect. Plus il réfléchissait, plus il se rendait compte que ses pensées tournaient en rond. Il n'arrivait pas à se décider, alors il choisit de se lover dans sa passivité. Jusqu'au jour où il fut obligé de s'asseoir sous le choc lorsque Jonas s'énerva sur Pieter.
- C'est ma vie, bordel ! Arrête de dire que c'est mon bien que tu recherches, parce que là tu m'offres tout le contraire. Je suis malheureux, et l'homme que j'aime est malheureux. Alors que tu le veuilles ou non, je vais réagir à ma manière. En plus d'avoir un frère majeur et vacciné, il va falloir que tu acceptes que l'amour de sa vie soit un homme. Ton meilleur ami, qui plus est. N'importe quel gars normalement constitué sauterait de joie. Mais non, toi tu es noyé par les clichés et autres stéréotypes. Je couche avec Stefan, j'aime quand il me fait l'amour, je veux passer ma vie au rythme de sa respiration. Et si tu n'es pas d'accord, c'est pareil. Je m'en fiche.
Sur ces mots, il s'approcha de Stefan d'un pas vif. Même si ses mouvements étaient brusques, c'est avec une extrême douceur qu'il glissa sa main derrière sa nuque et qu'il attira Stefan à lui pour entamer un très long baiser, sous les yeux de son frère.
Pour Jonas, c'était la première fois qu'il avait une relation avec un homme. Pour Stefan, c'était la première fois qu'il se vit avoir un avis sensiblement différent de celui de son meilleur ami, et qu'il n'en tenait strictement plus compte. Pour Pieter, le jour était venu de laisser à son frère un peu plus d'espace et de liberté. Il put en tirer des conclusions.
Les belges ont une étrange manière de penser.
Tout le monde le dit, pourtant dénué d'un ton discriminatoire.
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